Psychologie inversée

Ceci est une traduction d'un article de Scott Alexander sur Slate Star Codex (en anglais). Les crédits sont là.

This is a translation of a Slate Star Codex post by Scott Alexander (in English). Credits here.


Avertissement sur les thèmes abordés : suicide.

I.

Tout a commencé avec ce coup de fil.

J'allais vraiment mal. Tous les postes menant à une titularisation0 auxquels j'avais postulé m'avaient poliment été refusés, et je voyais ma future carrière académique me filer entre les doigts. Et puis, la nuit précédente, mon petit ami avait suggéré qu'on devrait peut-être voir d'autres gens. Je ne savais même pas si nous avions rompu ou pas, et au point où j'en étais, je n'avais pas la volonté pour m'en soucier. Je me suis assise sur mon lit, pensive pendant un moment, et j'ai finalement appelé SOS Suicide.

« Bonjour ? » répondit une voix féminine à l'autre bout du fil. Quelque part, le simple fait d'entendre quelqu'un d'autre me fit aller cinq fois mieux.

« Bonjour, » dis-je avec un peu plus d'assurance. « Je pense au suicide, dernièrement. J'ai besoin d'aide. »

« D'accord, » dit-elle, « y a-t-il une arme à feu dans votre maison ? »

« Non. »

« Fort bien. La première chose que vous devez faire est d'en obtenir une. Les overdoses de médicaments sont courantes, mais ne marchent presque jamais. Vous pouvez acquérir une arme dans n'importe quelle grande boutique d'accessoires de chasse, mais s'il n'y en a pas près de chez vous, nous pouvons peut-être envisager un saut depuis un grand... »

« Attendez, QUOI ? » ai-je coupé, soudainement plus énervée que déprimée. « Vous êtes censée me dire de ne pas le faire, bordel ! »

« Vous êtes à SOS Suicide, » reprit la femme, d'un ton confus. « Êtes-vous certaine que vous ne vouliez pas appeler SOS Prévention Suicide ? »

« C'est ça, ouais ! J'ai suivi un cours de psychologie à l'université, je sais ce qu'est SOS Suicide ! »

« Vous semblez énervée, j'en suis désolée, mais vous êtes bien à SOS Suicide. Sur le même principe, il y a la Marche Pour le Cancer du Sein, et la Marche Contre le Cancer du Sein. »

« Il y a la quoi ? Mais... j'ai fait la Marche Pour le Cancer du Sein ! Je pensais que... »

« Apparemment, vous avez quelques problèmes, » dit poliment la femme.

« Ouais, » répondis-je dans un grognement.

« Pensez-vous avoir besoin d'un avis professionnel ? »

« Ouais. »

« J'ai un créneau horaire disponible dans une clinique gratuite, demain à 15 heures, voulez-vous que je vous marque pour un rendez-vous ? »

Vous vous demandez sûrement pourquoi diable j'aurais pris un rendez-vous arrangé par une ligne SOS Suicide qui n'était pas une ligne SOS Prévention Suicide. La réponse est : m'avez-vous bien écoutée ? Une clinique gratuite1 ? Un rendez-vous le jour suivant ? En temps normal, je m'estimais heureuse de trouver un endroit avec une attente de moins de deux mois et un ticket modérateur2 qui n'allait pas me ruiner complètement. Vous pouviez parier que j'allais prendre ce rendez-vous avant que quelqu'un d'autre ne me le pique.

Le cabinet du docteur Trauer avait l'air (joie !) normal. Il y avait une plante d'intérieur, un diagramme des nerfs crâniens, de la pub pour Abilify3, et une de ces images autostéréographiques qui faisait apparaître une image 3D du cerveau humain. Le docteur Trauer lui-même ressemblait à votre médecin moyen : entre deux âges, un peu d'embonpoint, une courte barbe grise. Il me fit signe de m'asseoir et prit les formulaires que j'avais remplis.

« Hmmmm, » fit-il en lisant le tout. « 29 ans, en post-doctorat de biochimie, problèmes de couple récents... hmmmm.... vous avez fait le bon choix. »

« En venant ici ? »

« Non, en envisageant de vous suicider. Après vous être fait refouler d'un poste pré-titularisation, votre vie est finie, à peu de chose près. »

« QUOI ? »

« Je veux dire, regardez où vous en êtes, endettée de centaines de milliers de dollars4, avec un seul domaine d'expertise, et maintenant vous vous en êtes fait refouler. Je vois parfaitement pourquoi vous pourriez vouloir en finir avec tout ça. »

« Mais... il y a plein d'autres choses que je peux faire ! Je peux trouver un job dans l'industrie ! Je peux bosser dans un autre domaine ! Même si je ne peux pas trouver de travail tout de suite, mes parents peuvent m'aider financièrement ! »

« L'industrie ! » Le docteur Trauer n'y croyait pas. « Une bande de sangsues. Avez-vous idée à quel point les conditions de travail sont mauvaises ces temps-ci dans le secteur privé ? Ils vont vous marcher dessus puis vous éjecter, et une fois sortie de l'université trop longtemps plus personne ne voudra de vous. »

« Des tas de gens veulent des biochimistes ! Si je travaille en entreprise pendant quelques années, j'aurai plus d'expérience, et cela me rendra peut-être plus attrayante auprès des employeurs ! Quel... quel genre de psychiatre êtes-vous, au juste ? »

« Cindy ne vous l'a pas dit ? »

« Cindy ? »

« Celle que vous avez eue au téléphone. »

« Elle ne m'a pas vraiment dit grand-chose ! »

« Eh bien, » dit le docteur Trauer, « pour répondre à votre question, nous sommes des psychiatres du côté obscur. Ceci est une clinique psychiatrique du côté obscur, la seule de l'État. »

« De la psychiatrie du côté obscur ? Vraiment ? »

« Nous somme une... eh bien, certains disent une secte, je préfère la voir comme une guilde... dédiée à la diminution de la santé mentale. Suivez mon raisonnement. Lorsque vous êtes un singe tueur dégénéré se précipitant vers une mort certaine, être sain d'esprit est complètement ridicule. Lorsque l'univers fait quinze milliards d'années-lumière de large, quasi-entièrement constitué d'un vide glacial, l'idée que les gens devraient avoir des "barrières psychologiques" défie l'imagination. Une personne ayant une santé émotionelle normale est une personne qui ne fait pas attention à ce qui l'entoure, et notre travail est de les soigner. »

« Il y en a d'autres comme vous ? »

« Oh, oui. La communauté psychiatrique du côté obscur est en plein essor. Il y a des psychopharmacologues du côté obscur; vous seriez surprise de ce que quelques doses de datura peuvent faire à quelqu'un. Des psychothérapeutes du côté obscur qui analysent et brisent les processus cognitifs positifs des gens. Des pédopsychiatres du côté obscur qui récupèrent de jeunes patients, avant que leur équilibre mental ait eu une chance de prendre racine et d'empirer. Et puis, il y a des psychiatres du côté obscur en gériatrie, qui vont d'une maison de retraite à l'autre, s'assurant que les personnes âgées ne soient pas suivies, mais négligées au moment précis et crucial où leurs attaques, leur démence ne les protègera pas de la conscience aigüe de leur mort prochaine. »

« C'est affreux ! » dis-je.

« Vous croyez ? Regardez où la santé mentale vous a menée. Vous voulez vous tuer, mais vous n'en avez pas le courage. Je vous promets que dix séances de travail en ma compagnie vous aideront à trouver ce courage. »

« Vous êtes un putain de charlatan, » lançai-je. « Et si vous pensez que le suicide est si génial, pourquoi ne l'avez-vous pas fait vous-même ? »

« Qui vous dit que je ne l'ai pas fait ? » demanda le docteur Trauer.

Il leva sa main vers son visage, et en délogea son œil droit, révélant un sombre creux entouré de la blancheur délavée de l'os. Je hurlai et ressortis de la clinique en courant, ne m'arrêtant qu'une fois arrivée chez moi, la porte verrouillée derrière mon dos.

II.

« ... et c'est à peu près toute l'histoire, docteur, » me dit-elle. « Ensuite, j'ai cherché s'il y avait de vrais psychiatres dans la région et quelqu'un m'a recommandé votre cabinet. »

« Eh bien, » dis-je, le visage inexpressif. « Je peux certainement voir pourquoi vous vous plaignez de, comment dites-vous, "dépression et trouble du stress aigu."  »

« Plus vraiment aigu à présent. Il m'a fallu deux mois pour obtenir un rendez-vous dans votre clinique. »

« Oh », fis-je. « Désolé, nous avons un peu d'attente. » Puis, « Bon. Nous avons beaucoup de travail en perspective. Laissez-moi vous dire comment nous allons procéder. Nous allons utiliser une technique thérapeutique qui contrecarre vos émotions négatives. Nous allons prendre les choses qui vous préoccupent, examiner leurs éléments de preuve, et voir si elles ont des explications alternatives. »

« Que voulez-vous dire ? » demanda-t-elle.

« Eh bien, » dis-je. « Cet incident avec le docteur Trauer vous a apparemment beaucoup traumatisée. Je peux voir pourquoi cela vous stresserait. Tel que vous le racontez, cela semble absolument terrifiant. »

« Vous ne me croyez pas », lâcha-t-elle. Le ton était factuel, non accusatoire.

« Je pense qu'examiner des explications alternatives vous aiderait, » continuai-je. « Je suis prêt à supposer que tout s'est passé exactement comme vous l'avez décrit. Je peux voir pourquoi vous penseriez que le docteur Trauer aurait voulu que vous vous suicidiez. Mais y a-t-il d'autres explications pour le même événement ? »

« Je ne vois pas comment il peut y en avoir », répondit-elle. « Il m'a dit d'emblée que selon lui, je devais me tuer. »

« Certes. Mais de ce que vous savez des psychiatres et de la thérapie (et vous avez mentionné que vous aviez suivi des cours à l'université), y a-t-il d'autres raisons pour lesquelles il pourrait vous avoir dit cela ? »

Elle réfléchit une seconde. « Attendez, » me dit-elle. « Il existe une technique thérapeutique appelée intention paradoxale. Où vous prenez une pensée irrationnelle de votre patient, puis la défendez et l'amplifiez. Et ensuite, lorsque le patient l'entend de la bouche de quelqu'un d'autre, il réalise à quel point elle paraît ridicule, et commence à argumenter contre elle, et après c'est vraiment dur de continuer à y croire une fois que vous l'avez mise en pièces vous-même. »

J'acquiesçai. « C'est effectivement une méthode thérapeutique, et parfois très efficace. Y a-t-il des éléments pour confirmer que c'est ce que faisait le docteur Trauer ? »

« Oui ! Dès qu'il a dit que je devais me suicider, j'ai commencé à contre-argumenter. Il m'a dit que si je ne trouvais pas de poste pré-titularisation, je ne trouverais pas d'autre job, et je lui ai dit qu'il y en aurait ! Ensuite il m'a dit que ces jobs seraient affreux et que je ne pourrais jamais avoir une vie épanouie avec eux, et j'ai argumenté que j'y arriverais ! C'est sûrement là où il venait en venir ! »

Elle semblait tout d'un coup surexcitée. Et puis, tout aussi soudainement, son visage redevint inquiet.

« Mais alors, qu'est-ce qui s'est passé avec son œil ? Je vous jure que je l'ai vu le sortir directement de son orbite. »

J'acquiesçai. « Pouvez-vous trouver une explication alternative à cela ? »

En y repensant de cette façon, cela lui prit seulement cinq secondes. Elle se mit un coup sur la tête comme si elle avait fait une bêtise. « Un œil de verre. Il avait probablement subi une blessure quelconque, qui lui faisait porter un œil de verre, qu'il pouvait retirer à tout moment. Il a dû penser que ce serait une bonne farce et n'a pas réalisé à quel point je serais traumatisée. Ou bien, il voulait me faire assez peur pour que je réalise à quel point je voulais vivre. Ou quelque chose comme ça. »

J'acquiesçai. « Cela me semble en effet une explication raisonnable. »

« Mais... les gens avec un œil de verre ont comme des cicatrices, et de la peau normale derrière, non ? Chez ce type, je vous jure qu'il n'y avait que de l'os, et une orbite vide, comme si vous voyiez directement son crâne. »

« Vous vous posez les bonnes questions, » dis-je. « Maintenant, réfléchissez un peu plus. »

« Hmmmm, » fit-elle. « Je crois que j'étais vraiment, vraiment stressée à ce moment-là. Et puis je ne l'ai vu que pendant, quoi, une fraction de seconde. Peut-être que mon cerveau m'a joué des tours. »

« Cela peut certainement arriver, » confirmai-je.

Son état était visiblement meilleur, à présent. « Je dois vous remercier chaleureusement, » dit-elle. « Je suis là depuis, quoi, quinze minutes, et je sens déjà qu'une bonne partie de mon stress est parti. Tout s'explique, vraiment. Cette histoire d'intention paradoxale était plutôt brillante, en fait. Et je ne nie pas que ça ait marché; je n'ai plus repensé au suicide depuis que j'ai parlé avec lui. À vrai dire... bon, ça va vous sembler très étrange, mais... je devrais peut-être retourner voir le docteur Trauer. »

Je fronçai les sourcils.

« Ce n'est pas que je ne vous apprécie pas, » ajouta-t-elle. « Mais il avait cette super clinique gratuite, et ce qu'il a fait pour moi ce jour-là... maintenant que je réalise ce qui s'est passé, c'était carrément incroyable, en fait. »

« Attendez une seconde, » dis-je.

Je quittai la pièce, me dirigeai vers le bureau à l'entrée, pris dans une étagère le catalogue des médecins de la région, et retournai dans la pièce. Je commençai à feuilleter le contenu. Dans l'ordre alphabétique : Tang, Thompson, Tophet... voilà. Trauer. Mon regard s'y attarda peut-être une seconde de trop, et elle me demanda si j'allais bien.

« Euh, oui », fis-je. « Seulement il ne... il ne prend pas votre assurance. C'est le problème. »

« Ce n'est pas grave, » me dit-elle. « Il m'a dit que c'était une clinique gratuite. Donc ça ne devrait pas poser de souci. »

« Eh bien, hum... c'est que... quand vous consultez un médecin hors du réseau habituel, votre assurance vous impose... vous impose des frais supplémentaires. Même si la visite elle-même est gratuite. »

Elle parut sceptique. « Je n'ai jamais entendu parler de ça. »

« C'est nouveau, avec Obamacare. »

« Vraiment ? À combien se montent les frais ? »

« Ce serait... hum, dix mille dollars. Oui, je sais, je sais... merci Obama. »

« Wow », fit-elle. « C'est complètement au-dessus de mes moyens. Je suppose que je vais continuer à venir ici. Non pas que ça me dérange, vous avez été très sympathique. C'est juste que... avec le docteur Trauer, eh bien... pardon, je vais m'arrêter de radoter. Merci beaucoup, docteur. » Elle se leva et, après une pognée de main, se dirigea vers la porte. « Sérieusement, je n'arrive pas à croire à quel point vous m'avez aidée. »

Non, pensai-je alors qu'elle partait, vous n'avez pas idée. Je lui avais dit qu'elle posait les bonnes questions, et c'était le cas, mais il en manquait.

Par exemple, pourquoi un homme borgne aurait-il une image autostéréographique dans son bureau ?

Je repris le catalogue des médecins, regardai une seconde fois à l'entrée du docteur Trauer. Elle était barrée d'une ligne tracée nettement au stylo rouge, et au-dessus, dans l'écriture soignée de ma secrétaire : « DÉCÉDÉ ».

Avant de ranger le catalogue à sa place, je pris mon propre stylo et ajoutai en-dessous « NE PAS RECOMMANDER » en gros caractères.


0 NDT: Aux États-Unis, le poste universitaire le plus convoité est celui de titulaire (tenure), qui garantit un statut de professeur (quasiment) à vie. Retour

1 NDT: Aux États-Unis, les soins médicaux sont chers, et souvent très chers. Retour

2 NDT: Somme forfaitaire non remboursée par votre assurance santé. Le nom vient du fait que ce coût est censé "modérer" votre envie d'aller inutilement chez le médecin... Retour

3 NDT: Médicament utilisé dans le traitement de la schizophrénie. Retour

4 NDT: Aux États-Unis, les études supérieures sont chères, et souvent très chères. La plupart des étudiants passent le début de leur carrière à rembourser leurs dettes. Retour


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Translation credits

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